Dans un contexte de déstabilisation et de remédiation des savoirs liés à la musique, mon travail de thèse en sciences de l’information et de la communication concerne les formes éditoriales qui mobilisent, impliquent ou construisent l’esthétisation des sons et qui participent à la circulation d’une certaine idée de la musique comme culture.

Ce travail se situe à la croisée de trois enjeux théoriques à la fois ancrés en SIC et interdisciplinaires :

- l’hypothèse de la « numérimorphose » des médias musicaux

- l’écriture médiatique d’un marché émergent, le streaming musical

- l’économie politique des sites web et applications désignés comme des « services ».

Ces thématiques de recherche correspondent à autant de questions de fond : quelle place prend la musique au sein de dispositifs médiatiques en transformation continuelle ? Quels savoirs esthétiques et quelles logiques éditoriales se trouvent reconstruits dans les formats contemporains de la musique enregistrée ? Quelle inflexion prennent alors ses valeurs symboliques, juridiques et économiques ?

Basés sur un réglage permanent entre des modèles économiques « industriels » et des formats éditoriaux plus ou moins originaux, les outils-médias-marques contemporains se voient régulièrement reconnaître une légitimité comme médiateurs de pratiques culturelles spécifiques. Je considère YouTube, site de partage de vidéos actuellement central dans les pratiques de la musique en ligne, comme le prototype d’une gamme de sites qui cumulent les rôles de médiateur technique, culturel et marchand.

Dans un contexte de flou des désignations (« site de partage », « user generated-content », « plateforme », etc.), YouTube oscille entre euphémisation et survalorisation de ces différents rôles de médiateur. Face aux défis épistémologiques ainsi portés par sa dynamique et sa rhétorique, je tire parti d’une « archive du web », Wayback Machine, pour l’objectiver et le resituer dans sa conjoncture historique.

Cette archive me permet d’élaborer une analyse en diachronie qui combine différents niveaux de corpus : un relevé quotidien de la page YouTube.com pour décrire l’émergence d’une médiation éditoriale, un inventaire du lexique techno-sémiotique qui compose le site, un tableau chronologique visant à mettre en avant  différentes prétentions et thématiques au fil du temps, un répertoire de vidéos qui rendent comptent de la sonification des vidéos et de la musicalisation progressive de YouTube.

A la mise en en série et en système des productions musicales par YouTube répondent ainsi une série d’éclairages situés sur ce qu’il comprend de normes. Ce "petit jeu de pièges" correspond à l’expérimentation d’une approche archéologique des médias informatisés. Il fait apparaître les conditions de possibilité du pouvoir de YouTube sur les formes, les pratiques et les valeurs de la musique en ligne dans les années 2005 - 2015.

Pour rendre compte d’un certain moment des relations entre la culture musicale et les médias informatisés, incarné par le cas de YouTube, je suis trois hypothèses directrices : la musique est une ressource à la fois contingente et stratégique dans l’affirmation des sites comme outils et comme médias ; les formats éditoriaux comme le lecteur-média (player) reconstruisent les repères de la culture audiovisuelle du son et de la culture discographique pour mieux les déplacer ; les stratégies de ces sites provoquent des renégociations plus ou moins explicites de ce que sont la consommation et la créativité musicales au niveau institutionnel.