Yves Jeanneret nous a quitté. Je n’ai pas eu la chance de le connaître intimement, mais il était un collègue passionné, qui élevait systématiquement la discussion vers les enjeux théoriques et politiques fondamentaux. Pour ceux qui ne le connaissent pas – comme il s'amusait à l'analyser, le travail d'abondante publication, de formation des chercheurs et des étudiants ne suffit pas à Wikipédia, qui préfère les articles de presse et les critères de réputation aux critères de pertinence académique – il était parmi les principaux théoriciens actuels des sciences de l’information et de la communication, entre autres directeur adjoint du CELSA, ancien directeur du laboratoire (le Gripic) et de la revue Communication & Langages.

Je lui dois des inspirations majeures dans mes recherches académiques, comme la tentative d'articuler l'analyse du sens des formes esthétiques avec celle de leurs conditions économiques de production, sans écraser une dimension par l'autre – c'est la voie qu'il m'avait explicitement encouragé à suivre dès mon master recherche. Il m'avait fait l'amitié de siéger à mon jury de thèse et de discuter de nos préoccupations communes, et sa générosité à cette occasion a été une grande joie. Il m'a appris à lire ou relire différemment Adorno, Barthes, Baudrillard, Foucault, Véron, et même Marx, puisque j’ai progressivement compris combien sa trajectoire intellectuelle avait été nourrie par les apories du communisme orthodoxe du temps de ses études.

C’est néanmoins son éthique de la recherche et ses affects scientifiques qui laisseront une empreinte durable pour tous les chercheurs qui l’ont côtoyé. Elle se lisait dans ses théories, enthousiastes vis-à-vis des nombreuses manières de se rapporter à la culture, inquiètes sur les conséquences politiques de son instrumentalisation ; mais surtout dans ses discussions scientifiques, sa tendance à ne rien lâcher sur les fondamentaux de l'étude (lire les textes, travailler les concepts et les positionnements par rapport aux discours dominants, etc.).

Sa perplexité, son doute, sa vigilance soigneusement entretenus concernaient souvent les implications politiques des choix scientifique et institutionnels, que j’avais bien senti dans le cours du programme Transnum, que j’ai animé en essayant de suivre ses avertissements : ne pas écraser le polyphonie entre les chercheurs et les disciplines pour un bénéfice de lisibilité à court terme, n’accepter de penser les « transformations numériques » qu'à condition d’un travail précis sur les conditions socio-politiques d’un tel prisme d’analyse. Dans ce contexte de sape accélérée de l'Université comme il aimait la faire vivre, il nous manque déjà.