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Initié par deux DJs, Yann Desfougère & David Chastel, Entercourse of the new age – d’après un morceau incontournable de Glenn Crocker – est aujourd’hui piloté par David Chastel et Remy Lewandowski. EOTNA se spécialise dans la conception artisanale de produits à l’aspect industriel calqués sur les cultures underground, déplace l’art de l’hommage et travaille comme un bon éditeur de paradoxes.

Au prime abord, leur projet, inspiré par leur passion musicale comme par leur expertise de conception d’espace, a l’élégance de la simplicité : rendre hommage à la source inextinguible d’inspiration que constitue la Chicago House, en éditant, exposant et commercialisant une réponse graphique et plastique à une série d’œuvres et de disques produits en 1984 et 1999.

A l’occasion d’une première exposition (Paris, 2017), une série de pochettes inédites sont réalisées par des artistes comme Jean-Philippe Bertin (FR), Ben Marcus (US), Future Neue (CH), Michael Weisser (GER)... Les différents statuts professionnels des designers graphiques qui ont répondu à cette proposition réfléchissent pour une part la position des producteurs et musiciens house, dont le travail se situe lui aussi du côté d’un artisanat spécifique, préoccupé de « formes fonctionnelles », répondant à des commandes et des contextes d’usages déterminés.

Qu’elles soient le produit de techniques numériques génératives, d’un dessin hérité de l’art pop et des comics, d’une recherche typographique ou du détournement de l’imagerie scientifique, leurs réalisations sont souvent une étrange beauté. Si rétrospectivement, les coordonnés et les codes de la Chicago House peuvent sembler étroits, EOTNA profite de l’absence de pochettes des disques originaux pour stimuler toute une gamme iconographique, dans une fan-tasmagorie qui exalte les multiples qualités et nuances texturales des morceaux d’Armando, Blake Baxter ou Gherkin Jerks. La dichotomie « humain / non-humain » d’un nouveau design technique y apparaît comme un trait récurent, qui traduit la déshumanisation et l’intrication rythmique des Jack Tracks les plus répétitifs, mais laisse aussi affleurer une mélancolie diffuse.

Comme n’importe quelle pochette de disque, chaque réalisation graphique des séries proposées par EOTNA existe d’abord comme un compromis entre l’interprétation visuelle singulière d’un disque et la déclinaison du style graphique affirmé de leur auteur. Néanmoins, en tant que pochette unique et produite a posteriori, elles constituent également et surtout autant de « disques alternatifs possibles », de matrices sans suite ou des pseudo-multiples. Comme si le processus industriel s’était figé dans son moment le plus précieux, celui où éditeurs de disques, musiciens et graphistes s’accordent pour élaborer le sens de la musique, anticiper son destin, placer en elle leurs espoirs. Le télescopage des temporalités incarnés par ces « disques réinventés » résout de manière évidente les dilemmes que connaissent les musiques underground quand elles rencontrent les différents espaces et marchés de la culture : la soumission à la hype ou la « muséification », le fétichisme ou l’oubli, leur appropriation « légitimiste » ou leur relégation dans les marges de l’histoire de l’art.

Loin du « post-fan-art » nostalgique de Jeremy Deller, Rave Art, ou Gabber Eleganza, les réalisations d’EOTNA sont candides, précises et sensuelles, comme le sont les meilleurs pistes et chansons de Chicago House. Comme les disques qui les inspirent, elles n’ont besoin d’aucune théorie du remix, du collage ou du détournement pour faire de l’effet, mais comme elles, leur force tient aussi à leur assemblage et à leur présentation – jusqu’à la vente de tirages limités, qui réinscrit les œuvres dans le statut de multiple et un mode de diffusion « para-discographique ».

En mai 2018 à Genève, la seconde exposition d’EOTNA, « Out of sight », investit un espace fonctionnel et impersonnel et déploie les réalisations graphiques sous la forme de blocs tridimensionnels de plexiglas. Ici encore, le goût spontané du crate-digger pour le « bel objet » est à la fois assumé et réinterprété : la surface lisse du plexiglass détonne avec les nervures et le grain du vinyle originel tout en rouvrant l’imagination quant aux possibilités de l’esthétique industrielle et commerciale.

Nu Signal (Galerie Martine Aboucaya, mai 2019), confrontera une nouvelle série de 21 blocs-disques (record blocks) aux disques originaux, jouant du contraste avec l’esthétique de la dégradation inséparable de la discophilie, et bien connue des chineurs occupés à renseigner minutieusement l’état de leurs biens sur le site Discogs. La mise en valeur des disques abîmés rappelle les jeux sur les protocoles de stockage, de commande et de livraison des œuvres abordés par Fluxus ou Seth Siegelaub, mais pour mieux leur opposer le « goût des choses », l’expérience visuelle, tactile et sonore, et la réflexivité ordinaire sur ces questions qui sont déjà celles des passionné(e)s et des collectionneurs ou collectionneuses.

Nu Signal accueillera aussi pour la première fois une collaboration avec un studio de design graphique qui ne réinterprète plus seulement des disques, mais l’entité EOTNA elle-même, devenue à son tour support proto-fictionnel. Le studio parisien Panama Papers propose ainsi une charte graphique et deux sérigraphies qui déclinent les typogrammes EOTNA, les inscrivent dans une logique modulaire et des figures architectoniques, en réponse aux opérations fondamentales mobilisés par EOTNA à partir des disques : reproduction, exposition-mise en espace, et réinterprétation de leurs usages. L’imagination et la sensibilité des artisans et tracks oubliés de la house music se confronte à la discophilie comme culture matérielle à réinventer, tout en intégrant et recontextualisant les différentes grammaires du design industriel et commercial.