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Edito

Il n’aura échappé à personne que les musiques électroniques sont entrées au musée par la grande porte vitrée de la Philharmonie de Paris, où elles se trouvent exposées au prisme de leurs échos dans l’art, la photographie ou l’architecture. On peut le déplorer, on peut s’en réjouir. Pour être honnêtes, nous avons l’impression que cela ne nous concerne pas tellement. C’est comme si toute la culture qui nous avait nourris se trouvait soudain dédoublée, dotée d’une existence autonome, comme dans un spin-off. Les mêmes sons peuvent bien résonner dans les salles d’exposition, les mêmes images s’y répandre, cela ne change en fait pas grand-chose à ce qui nous préoccupe.

Si l’on a tôt fait de croire que c’est lorsque les pochettes de disques s’accrochent aux cimaises des musées que la musique a soudain rendez-vous avec son destin, le présent numéro d’Audimat tendrait davantage à montrer que ce n’est jamais vraiment en ces lieux que cela se joue : déjà, après son explosion dans les années 1960, la pop avait pu envahir l’establishment sans qu’elle ne cesse de muter et d’exprimer les dilemmes moraux que vivaient celles et ceux qui avaient cru un moment y trouver le relais de leur émancipation. Le programme de cette génération ne s’était pas réalisé, mais la puissance de la pop n’avait pas non plus été perdue et absorbée par le commerce et les institutions.

Les auteurs (dont une autrice) réunis ici gardent l’intuition que ces promesses ne sont pas condamnées à rester lettre morte. Il se savent obsédés par les pouvoirs affectifs et politiques de la musique et savent partager cette obsession. Si les auteurs de ce numéro nous apprennent quelque chose de spécial concernant la musique et ses pouvoirs, c’est son caractère à la fois irréductiblement matériel – les qualités de la musique sont impossibles à épuiser dans les « représentations » et les « codes culturels » qui la traversent, qui la saturent et qui sont la surface privilégiée par les gestes curatoriaux – et dialectique.

La première question, celle des qualités matérielles, le goût pour la variété et la nuance des styles musicaux traverse tous les articles : ils vous parleront en détail des traitements vocaux de l’Auto-Tune, de l’énergie contenue de Patti Smith, de l’ironie d’un couplet de disco, de la construction d’un freestyle de grime, des hybridités entre dembow, dancehall et ambient. Mais le second enjeu, celui de la musique comme forme dialectique, apparaît encore plus nettement. Vous trouverez ainsi tout au long de ce numéro le fil d’une discussion sur la façon dont la musique peut faire émerger un sentiment d’appartenance à une classe ou à un groupe assujetti : c’est le sujet explicite des textes d’Ellen Willis et de Mark Fisher. Mais vous y lirez aussi une affirmation, plus rare et plus subtile, de la façon dont ce sentiment passe parfois par des formes qui pourraient au prime abord paraître écrasées par le poids du marché et des clichés. Qu’il s’agisse d’un effet standardisé comme l’Auto-Tune chez Future, de la chanteuse disco Gwen Guthrie qui réclame que son futur partenaire soit capable de l’entretenir, du dégoût du corps chez les Sex Pistols, ou de l’agressivité virile d’une bonne partie du grime, nos auteurs sont sensibles à la puissance affective de la musique autant qu’à ses ambivalences ; ils nous apprennent à les apprécier et à composer avec elles.

Tous se méfient des discours prémâchés qui font de la musique quelque chose de fluide, la séparant de tout rapport à des situations ou des rapports sociaux précis, qu’il s’agisse d’être une femme dans les années 1970, un(e) trans de la diaspora ou un rappeur noir dans les années 2010. Mais tous tiennent également à distance ceux qui voudraient la réduire une fois pour toute à une tradition, à des critères d’authenticité (géographique, ethnique) figés, à une image idéale de la contre-culture, ou encore à une conception stéréotypée du masculin, du féminin, et de leurs rapports. On découvrira ainsi dans ce numéro une réflexion féministe (Ellen Willis), plusieurs déconstructions des signes du masculin (Simon Reynolds, Rob Gallagher), une analyse de la surdétermination des rapports hommes/femmes par les injonctions à la concurrence (Mark Fisher). On lira enfin un plaidoyer pour le queer, qui ne s’en montre pas moins attentif à la façon dont l’identité peut servir d’argument promotionnel pour des artistes exclus par la « club culture » dominante, même s’ils peuvent être bien lotis par ailleurs (Victor Dermenghem).

Si nous disons ici que ces auteurs se méfient de deux écueils opposés, cette méfiance n’est pas pour eux un soupçon généralisé, elle est tout l’inverse : une capacité à reconnaître et à aimer ce qui, dans la musique, tient à la fois de l’ancrage dans une histoire et des situations, et de la dynamique vers l’ailleurs. Quand on lui ouvre la grande porte, la musique s’échappe par la fenêtre : nous vous invitons à la suivre.