Ma thèse s'intéresse au rapport entre YouTube et la musique, mais d'une façon un peu particulière : elle ne reproche pas à YouTube de ne pas reverser une part suffisante de ses bénéfices aux artistes. Elle se concentre sur les conditions dans lesquelles l'entreprise est en mesure d'imposer ses règles, et sur les modifications du travail de diffusion, de médiation, de valorisation de la musique. Mon travail questionne donc les conditions mêmes d'une industrialisation de la création musicale et son articulation aux marchés de la promotion, de l'innovation, du capital-risque et de la publicité. 

On assiste aussi avec YouTube à la standardisation des formats,  qui malgré la diversité des approches de la "musique vidéalisée", reconduit les logiques utilitaristes de la "recommandation", oriente "en entonnoir" des musiciens vers des logiques "micro-entrepreneuriales", fait de toute publication un support publicitaire potentiel, indexe la valeur de la musique sur son attractivité pour les annonceurs, sans compter la tendance à changer sans arrêt l'environnement médiatique et documentaire à travers lequel on peut s'approprier des documents sonores – une impermanence à laquelle nous ramène l'effondrement évité de justesse de Soundcloud et la disparition récente d'une partie du catalogue hébergé par MySpace...

J'ai terminé cette thèse à un moment où une critique des "plateformes" devenait "mainstream". En ce qui concerne YouTube et la musique, cette critique s'est souvent limitée aux débats sur le "value gap" : la fixation d'un "manque à gagner" pour les musiciens (ou pour les labels), ce qui suppose un seuil "juste" de rémunération de leur travail. Cette critique "économiciste" me paraît tronquée, comme l'est la dénonciation de  la collusion de Spotify avec les majors qui bloquerait l'accès à une 'juste concurrence" entre petits et gros labels (voir à ce sujet l'excellent livre auquel a participé  ma collègue Maria Eriksson : Spotify Teardown).

En effet, la question pour un certain nombre de musiciens n'est plus de savoir comment avoir "leur part du gâteau" ou faire d'un outil/média comme YouTube une véritable opportunité de promotion, mais plutôt d'apprendre à se passer des modèles économiques et éditoriaux, qui sous couvert d'innovation, les placent dans une situation de dépendance et tendent à redéfinir l'ensemble des activités autour de la musique selon des finalités qui ne sont pas les leurs. Ils réactivent alors les réflexions portées par les mouvements do-it-yourself, identifiant les grandes entreprises du streaming comme des "nouvelles majors" menaçant leur indépendance économique et créative, et dégradant, parfois au prétexte d'une nouvelle proximité, la qualité de leur relation avec leurs publics.

Réunie à la demande d'un groupe de mes amis, voici une courte sélection de références qui peuvent être utiles à un état des lieux des nouveaux rapports entre musiciens et outils/médias en ligne, ainsi que pour envisager des alternatives potentielles :

Emily Gonneau, L'artiste, le numérique et la musique
Un livre très opérationnel, qui ne remet pas en cause la promotion passant par les grosses plateformes mais qui a le mérite de dire que la réflexion sur la musique et la manière dont elle fonctionne doit être au centre et d'offrir un pas à pas. 

Adam Harper, "Bandcamp and the music industry of tomorrow"
Une réflexion du critique Adam Harper, datant déjà d'il y a quelques années, qui considère que Bandcamp est la solution de distribution la moins pire

Resonate.Is
Fondée par Mat Dryhurst, collaborateur de la musicienne électronique Holly Herndon, une plateforme alternative récente sous forme de coopérative, qui propose aussi une liste de ce qui ne va pas avec les acteurs dominants

Nick Srnicek, Capitalisme de plateforme
Une réflexion synthétique sur les modèles économiques des plateformes en ligne, au-delà de la musique, en lien avec les derniers développements du capitalisme

Nancy Baym, Playing the crowd
Un livre assez accessible sur les différentes stratégies d'adaptation des musiciens aux plateformes et les ambivalences nichées dans la dimension "ordinaire" du travail d'auto-positionnement et d'auto-promotion sur le marché

Stephane Constantini, Les industries de la musique au prisme des acteurs de l'intermédiation numérique : une analyse des logiques socio-économiques et des pratiques communicationnelles des musiciens
Une thèse qui s'intéresse à l'appropriation des outils-médias en ligne par les artistes français

- Hypebot, MusicThinkThankDigital Music News
Des blogs de consultants sur la musique, qui oscillent entre tutoriaux de promo/diffusion en ligne, réflexions critiques et "case studies" sur des artistes qui ont construit des modèles alternatifs (enfin pour ça faut fouiller un peu)

- Le théoricien des industries culturelles David Hesmondalgh sur les apports et les limites de Soundcloud et Bandcamp

- Le blog de Cherie Hu, Water+Music
Une chronique "semaine après semaine" des tendances de l'industrie musicale. D'un côté, elle transfère souvent les logiques publicitaires et start-ups pour "innover dans la musique". Mais à l'inverse, il lui arrive aussi régulièrement de critiquer la façon dont la "Tech" reconfigure les relations à la musique, en défendant les savoirs-faire des ses artisans contre la recherche des effets d'échelle à tout prix.

Malgré ces efforts, il me semble qu'il reste beaucoup à faire pour analyser ces sites, et construire différemment des outils, médias et institutions afin de soutenir au mieux les musiciens et les scènes musicales.