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Les playlists «Humeurs» de Spotify nous laissent perplexes. Chaque fois qu’on lance l’application suédoise surgit ce sentiment que l’intitulé «Travaillez en musique» se décline en fait en «Circulez, il n’y a plus rien à écouter». L’autre jour, à l’IRCAM, Martin Kaltenecker lisait des textes sur la radio en 1968, la façon dont les ondes perturbées et les voix altérées à l’antenne donnaient réalité à l’événement. En 2018, est-ce qu’on entend des interférences sur Spotify ? Non. Pas même un gros malin pour glisser une allusion, faire remonter Alkpote, «Survet noir», les Doobie Brothers, «Long Train Running», ou Gala, «Freed From Desire», tube qui n’avait, jusqu’aux récentes manifs étudi- antes, sans doute jamais résonné dans la rue, lui qui jadis rinçait plus volontiers les écouteurs de Discman, les woofers de boîtes de nuit et les baffles de minichaînes descendues le temps d’une fête dans un sous- sol. Mais bref, sur Spotify, nada, rien de tout ça: le pilote automatique. 

Vous ne vous êtes peut-être jamais demandé d’où venait l’idée de pilote automatique, mais si par hasard c’est le cas, sachez que le concept a pris forme chez Norbert Wiener, père fondateur de la cybernétique, littéralement la science du pilotage, grand promoteur du concept de la rétro-action, c’est-à-dire du feedback, et auteur d’une poignée de livres qui continuent de peser sur notre époque, en particulier La Cybernétique: information et régulation dans le vivant et dans la machine et Cybernétique et société – L’usage humain des êtres humains. Le paradoxe des thèses de Wiener, c’est que tout en établissant les fondements d’une théorie qui permettait de traiter indifféremment humains, animaux et machines, il mettait en garde contre le risque de vouloir administrer les êtres humains comme des machines, et de voir la délibération politique remplacée par cette ambition gestionnaire – toute ressemblance avec des faits réels, etc.

La cybernétique est un projet paradoxal, et ce numéro, par un de ces heureux hasards qui font qu’on aura du mal à remplacer la composition d’Audimat par un algorithme prédictif, aborde souvent cette ambivalence. Il y est question avec Pierre Arnoux de boucles de rétro-action, celles de la distorsion condamnée à toujours déborder de son programme; de cyborgs, ceux de Blade Runner et de Ghost In The Shell, êtres ambigus revenus comme des fantômes hanter les productions du label Dream Catalogue dont nous parle Philippe Llewellyn; d’une façon de transformer YouTube et de se transformer soi-même en machines à sensations, avec les vidéos ASMR étudiées par Rob Gallagher, qui reconduisent à propos de l’écoute toute l’ambiguïté de la cybernétique, entre thérapie personnelle et bond vers des sensations hybrides et étranges.

Il fallait des contrepoints pour briser cette inquiétante cohérence. Ce sera donc la brocante des poèmes en musique récoltés par Fanny Quément, qui nous dit ce que l’oreille peut aller y chercher, à la frontière de la poésie parlée et d’un art de «l’arrangement» qui porte ici bien mal son nom. Et nous verrons aussi Neil Kulkarni revenir sur l’année 1976 dans l’histoire du reggae : bien loin des fictions afro-futuristes de Lee Scratch Perry (cf. la figure du rasta alien ou visionnaire analysée par Kodwo Eshun dans Audimat n°6), il se penchera sur une série de disques qui touchèrent au réel des luttes des partis politiques jamaïcains de la période, quand ces derniers pliaient les prophéties de Marcus Garvey à leurs intérêts immédiats, dans une logique qu’on qualifierait aujourd’hui de nationale-populiste, et que les artistes témoignaient de ce tumulte par des chansons dignes, fiévreuses et subtiles. Vous lisez Audimat, et nous vous en remercions. Il n’est sans doute pas trop tard pour oublier nos humeurs et pour entendre ce que l’on ne nous dit pas d’écouter.