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Je suis fier de ce nouveau numéro, qui sans préméditation - comme souvent avec Audimat - a pris une dimension très historique et politique. Du coup, le prochain numéro sera sans doute rempli de machins à la mode...

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Edito

Les anthologies et les documentaires consacrés au passé de nos musiques s’accumulent. Récemment, sur Arte, Bienvenue au club, 25 ans de musique électronique de Dimitri Pailhe s’intéressait à l’histoire de la house et de la techno en France et dans le monde, tandis que la série Soundbreaking, produite par George Martin – tant qu’à faire ! –, plongeait dans « la grande aventure de la musique enregistrée ». Le principal point commun aux deux projets, c’est de couvrir de très longues périodes historiques en très peu de temps et de générer immanquablement une profonde frustration pour qui s’intéresse à ce qui, dans ces musiques, ne se réduit pas au progrès technologique, à l’extension du marché, à ceux qui en sont devenus les héros et à leurs anecdotes.

En effet, dans ces récits, tout peut faire rupture – et les films ne se privent pas d’exagérations – mais rien ne pose problème : chaque situation technique, esthétique et politique apparaît comme un jalon à sens unique vers un présent sans nuances, présenté comme une fin provisoire de l’histoire, qu’il s’agit moins de comprendre que d’accepter puisqu’au fond, « ça bouge ! », ce qui pour nos réalisateurs enthousiastes mais finalement indifférents, semble toujours une bonne nouvelle culturelle – et au passage une excellente occasion de demander à un artiste plus ou moins légendaire de nous raconter encore une fois la même histoire. Mais plus ce type de légendes figées s’écrit et plus l’histoire nous fait défaut.

Qu’est-ce qui nous manque alors ? Que voudrions-nous voir à la place, que pourrions-nous proposer ? Sans aucun doute des choses comme de l’altérité, de la pluralité, du conflit, du souterrain, du contre-intuitif, voire de la quasi-fiction. Les articles ce numéro 7 d’Audimat font chacun place à l’une de ces perspectives. Altérité : l’article de Diane Lisarelli sur la réappropriation de la pratique du concert – entrées en force, blocages, interruptions – par le Movimento italien des années 1970 fait mesurer tout l’écart qui nous sépare d’une époque où la musique pop était au cœur de la vie quotidienne et militante, celle d’une population laborieuse ou déserteuse. Pluralité : Tim Lawrence propose une intervention historique mais paradoxalement « à chaud » pour montrer comment les queers hispano-américains ont été gommés des comptes-rendus médiatiques de la fusillade qui a touché le club Pulse d’Orlando en 2016. Son article montre que le même type d’effacement touche l’ensemble de la mémoire des musiques récentes et invite à des récits qui saisissent dans le même mouvement les représentations tronquées, les collectifs et la singularité des vies. Conflit : aujourd’hui, le pluriel accueillant de « musiques expérimentales » neutralise ce qui après-guerre relevait de l’affrontement décisif entre deux esthétiques, celles de John Cage et Pierre Schaeffer, que nous relate Matthieu Saladin. Celui-ci montre notamment qu’une nouvelle technologie – ici l’enregistrement sur bande – n’exige pas seulement d’être rejetée ou adoptée : plusieurs utilisations en sont possibles, selon ce qu’on ose espérer de la musique. Souterrain, avec Marcus Mixx, personnage injustement oublié dans la légende dorée de la house chicagoane dont Boris Bergmann explore à la lampe frontale le destin d’ombre, comme autant de galeries humides et sans issue. Contre-intuitif : Sylvain Quément retrace l’histoire d’un label de disques pour enfants, Chevance, qui dans les années 1970 et 1980 a fait le pari que le « jeune public » était aussi apte que les adultes – voire davantage – à entendre des chansons non-standardisées, souvent réalisées par des musiciens venus d’avant-gardes informelles. Quasi-fictif, quand Arnaud Maguet parle de deux obscurs albums français post-68, signés chacun d’un écrivain, pour nous faire gravir les branches pas toujours solides mais constamment jouissives d’un arbre à fantasmes historico-esthétiques.

L’histoire de la musique récente se construit aussi, comme toutes les autres, sur de la négativité. Le travail de l’écrivain et professeur britannique Mark Fisher et sa mort en janvier dernier manifestent doublement cette négativité. Il nous avait fait l’honneur d’écrire dans le numéro 2 d’Audimat un texte très marquant, consacré au spleen de l’argent chez Drake. Son blog k-punk, dans lequel il parlait autant de musique que de la société britannique post-New Labour, a constitué l’une des inspirations principales de notre revue. Fisher a montré que la musique portait souvent, de façon évidente ou non, les affects et les contradictions de son époque. En souvenir de ses écrits, demandons-lui de quoi écrire nos propres légendes.

Sommaire

Diane Lisarelli
« Italie ’ 70 : musique légère, années de plomb »

L’actualité éditoriale consacrée à l’autonomie italienne est riche, avec la publication des ouvrages de Nanni Balestrini, Alessandro Stella, ou plus récemment encore de la somme La Horde D’Or (Balestrini/Moroni). Diane Lisarelli, journaliste et auteure indépendante basée à Nice, qui a notamment signé Éternels retours, un texte consacré à Lucio Battisti pour la NRF, s’est intéressée à la place des concerts dans cette période politique agitée : le goût et le dégoût pour les groupes étrangers, le cynisme des festivals commerciaux et les ambivalences des événements alternatifs, l’affirmation de la pop comme art populaire en même temps que sa critique comme industrie et comme opium, les actions pour empêcher que soit donné un prix à la culture, l’expression musicale des tensions existentielles, la continuité de fait entre musique et luttes sociales… À rebours des évocations romantiques de la musica leggera et de la « contre-culture », elle nous propose un parcours des scansions et des matières d’une révolte. Abordés au ras des événements d’alors, ces thèmes correspondent d’abord à des manières d’agir sur le moment, parfois avec brutalité, obligeant chacun à choisir son camp.

Boris Bergmann
« À l’ombre de Marcus Mixx »

La house américaine a déjà ses morts : d’abord les primitifs Larry Levan et Ron Hardy, puis plus récemment les non moins regrettés Romanthony, Aaron Carl, Frankie Knuckles et cette année Colonel Abrams. Elle possède aussi ses ressuscités, parmi lesquels ce garçon freaky dont les archéologues du son de Chicago exhument l’oeuvre depuis quelques années : Marcus Mixx. Plus qu’un simple « oublié de la grande histoire », Mixx en est plutôt un naufragé volontaire, un agent du chaos qui n’a jamais accepté de fabriquer autre chose que de la house indécente, sans polissage. Refusant très tôt de profiter de la hype dont bénéficiait à ses débuts la scène locale, il s’est retrouvé tricard dans sa ville avant d’être redécouvert dix ans plus tard. Boris Bergmann est un romancier à la culture musicale vaste, curieuse et précise, surtout si on la compare à celle de la plupart de ses confrères français. Dans ce texte mêlant l’éloge à l’enquête, il distingue en Marcus Mixx un avatar du malin génie de Descartes, qui prône le doute absolu et suggère ainsi l’inexistence du monde.
Par sa musique obscène au sens littéral — « hors de la scène » — et sa non-carrière en deux volets, le producteur, jamais vraiment revenu des limbes, ne semble en effet pas servir un pouvoir autre que diabolique, ni se nourrir d’une énergie autre que destructrice.

Arnaud Maguet
« Les voyages de Dashiell Hedayat et Michel Bulteau »

Poète électrique, éditeur d’auteurs infréquentables et traducteur d’Aubrey Beardsley, Denton Welch, Dylan Thomas, Paul Bowles ou même Saul Williams, Michel Bulteau a aussi fait un peu de musique depuis ses débuts dans les années 1960, comme par exemple au sein du groupe Mahogany Brain, dont le premier album a été réédité voici quelques mois. Jack-Alain Léger, écrivain — notamment auteur du best-seller Monsignore en 1976 — magnétisé comme Bulteau par la contre-culture rock et pop, a quant à lui enregistré un disque devenu une haute curiosité française, Obsolète, sous le nom de Dashiell Hedayat. On sait un peu que le « rock » et la littérature entretiennent en France des rapports parfois envahissants : ils se fascinent tellement l’un l’autre qu’ils en perdent parfois leurs moyens — en 2013 Audimat avait d’ailleurs organisé à la Gaité Lyrique un débat sur ce sujet. Aussi ne pouvions-nous pas refuser un projet d’article proposant de s’intéresser sur pièces à ce « marronnier » de la culture underground française. Arnaud Maguet est un plasticien qui travaille beaucoup sur la musique, il sort d’ailleurs aussi des disques sur son label les Disques en rotin réunis. Il enseigne par ailleurs à la Villa Arson, dans le Var. En décrivant méthodiquement, mais non sans style, l’expérience d’écoute des deux opus susmentionnés et en l’épaississant de faits et de fictions, il avance sur le terrain scabreux de cette légende du rock littéraire en l’ouvrant à son imagination auditive — comme si son oreille, lassée qu’on la gave de conjectures, avait préféré inventer ce qu’elle entendait.

Sylvain Quément
« Contre-musique pour enfants : Une histoire du label Chevance »

Parlant entre autres d’Autechre, Ariel Kyrou rappelle dans les dernière pages de son Techno Rebelle l’équation suivante : « Bruit + répétition = enfance de garnements ». La musique électronique, de club ou non, s’adresse effectivement à certains instincts enfantins : dialogue direct avec le matériau, reproduction plus ou moins sécurisée d’un présent éternel, mélodies séductrices et faciles à mémoriser. Mais c’est même toute une partie du répertoire pop qu’on peut concevoir comme une entreprise de retour et rappel permanents à l’enfance, à son goût de la vignette, du fragment matraqué, de la joie intransitive ou de l’apprentissage de l’ordre par l’amusement. Peut-être un futur sujet d’article ou de livre, qui sait ? Reste en tout cas que la musique pour enfants « officielle », celle que l’on a écouté enfant et qu’on fait aujourd’hui écouter à ses enfants, a un jour existé en France sous une forme qui cherchait fondamentalement à ignorer ces idées reçues sur ce que « nos chères têtes blondes » et autres « bouts de chou » devaient aimer entendre. Le label Chevance, dont nous parle ici Sylvain Quément — membre du duo Gangpol & Mit, programmateur de la webradio pour enfants Radio Minus et auteur d’un livre à paraître dédié aux trésors cachés du genre — notamment à travers le récit que lui en fait l’un de ses principaux animateurs, Jean-Louis Méchali, visait en effet à court-circuiter ce qu’on imaginait être la bande-son propice à l’éveil de ces petits êtres. Composé d’artistes imprégnés de psychédélisme et d’improvisation, le collectif qui a mené Chevance a brillé par son exigeante fantaisie jusqu’au milieu des années 1980. Et si une certaine génération se rappelle aujourd’hui les pochettes de leurs 45 tours, elle a peut-être oublié la musique qu’ils contenaient en leurs sillons. Quément nous offre donc de remonter le temps en se demandant si ces ambitieuses contre-intuitions sonores n’ont pas fini envers et contre tout par s’installer dans les oreilles des futurs adultes mélomanes que nous allions devenir.

Tim Lawrence
« Vie et mort sur le dancefloor du Pulse »

Après l’article consacré à Arthur Russell dans notre numéro 6, nous publions à nouveau une traduction du journaliste et chercheur Tim Lawrence, spécialiste de la dance culture. Il s’intéresse cette fois à la fusillade qui a éclaté en juin 2016 au Pulse, un club « LGBTQ latinx » d’Orlando, en Floride, faisant 49 morts. Dans ce texte long et dense en références, publié trois mois après les événements, Lawrence se fait historien du temps présent. Il en analyse la couverture médiatique et revient sur l’héritage hispanique souvent négligé dans les histoires de la dance music, qui donne une consistance à la culture partagée par le public du Pulse. Au moment où la thématique des croisements entre les formes de domination fait débat en France, sans y faire explicitement référence, cet article montre très concrètement l’intérêt de regarder la façon dont les médias construisent des figures identitaires partielles et partiales, qui servent de repères pour désigner des victimes et des coupables, avec des conséquences directes sur la compréhension de la violence, donc sur les discours et les politiques sécuritaires. Il nous rappelle aussi l’éternelle précarité d’un certain idéal de la « club culture », qui voudrait que la discothèque reste un refuge vis-à-vis de la culture dominante, où la musique aiderait à vivre pleinement et sans danger les désirs, les joies et les peines.

Matthieu Saladin
« Les musiques expérimentales : une polémique en devenir »

La notion de « musiques expérimentales » a régulièrement servi à revendiquer une position de marge vis-à-vis des musiques populaires aussi bien que des canons de la musique savante. Elle revient aujourd’hui de plus en plus souvent, quitte à apparaître sans cesse plus centrale, et donc plus floue. Les choses se compliquent quand des musiciens autodidactes, qui apprécient de composer par tests et erreurs, ou qui s’intéressent à des attitudes d’écoute originales, jouent le jeu de la légitimité en utilisant ce que le mot porte de référence lointaine aux avant-gardes sonores, et à des figures comme John Cage et Pierre Schaeffer. Matthieu Saladin, artiste, musicien, auteur et maître
de conférence à Paris 8, a notamment écrit le récent L’expérience de l’expérimentation(Les presses du réel). Nous lui avons demandé une mise au point sur ces mots et ces idées, et il a choisi de l’aborder par une polémique en partie indirecte entre Cage et Schaeffer. Dans cette polémique, la référence à une approche scientifique contrôlée s’oppose clairement à un jeu avec l’indétermination, mais cela n’empêche pas des airs de famille entre leurs deux esthétiques. S’il n’y a pas d’origine et de définition ferme de « musiques expérimentales », cette idée correspond néanmoins historiquement à des procédés et à des parti-pris, qu’il vaut mieux connaître si l’on prétend faire ou entendre de la musique en expérimentation.