Audimat n°11

29 mai, 2019

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Edito

Il n’aura échappé à personne que les musiques électroniques sont entrées au musée par la grande porte vitrée de la Philharmonie de Paris, où elles se trouvent exposées au prisme de leurs échos dans l’art, la photographie ou l’architecture. On peut le déplorer, on peut s’en réjouir. Pour être honnêtes, nous avons l’impression que cela ne nous concerne pas tellement. C’est comme si toute la culture qui nous avait nourris se trouvait soudain dédoublée, dotée d’une existence autonome, comme dans un spin-off. Les mêmes sons peuvent bien résonner dans les salles d’exposition, les mêmes images s’y répandre, cela ne change en fait pas grand-chose à ce qui nous préoccupe.

Si l’on a tôt fait de croire que c’est lorsque les pochettes de disques s’accrochent aux cimaises des musées que la musique a soudain rendez-vous avec son destin, le présent numéro d’Audimat tendrait davantage à montrer que ce n’est jamais vraiment en ces lieux que cela se joue : déjà, après son explosion dans les années 1960, la pop avait pu envahir l’establishment sans qu’elle ne cesse de muter et d’exprimer les dilemmes moraux que vivaient celles et ceux qui avaient cru un moment y trouver le relais de leur émancipation. Le programme de cette génération ne s’était pas réalisé, mais la puissance de la pop n’avait pas non plus été perdue et absorbée par le commerce et les institutions.

Les auteurs (dont une autrice) réunis ici gardent l’intuition que ces promesses ne sont pas condamnées à rester lettre morte. Il se savent obsédés par les pouvoirs affectifs et politiques de la musique et savent partager cette obsession. Si les auteurs de ce numéro nous apprennent quelque chose de spécial concernant la musique et ses pouvoirs, c’est son caractère à la fois irréductiblement matériel – les qualités de la musique sont impossibles à épuiser dans les « représentations » et les « codes culturels » qui la traversent, qui la saturent et qui sont la surface privilégiée par les gestes curatoriaux – et dialectique.

La première question, celle des qualités matérielles, le goût pour la variété et la nuance des styles musicaux traverse tous les articles : ils vous parleront en détail des traitements vocaux de l’Auto-Tune, de l’énergie contenue de Patti Smith, de l’ironie d’un couplet de disco, de la construction d’un freestyle de grime, des hybridités entre dembow, dancehall et ambient. Mais le second enjeu, celui de la musique comme forme dialectique, apparaît encore plus nettement. Vous trouverez ainsi tout au long de ce numéro le fil d’une discussion sur la façon dont la musique peut faire émerger un sentiment d’appartenance à une classe ou à un groupe assujetti : c’est le sujet explicite des textes d’Ellen Willis et de Mark Fisher. Mais vous y lirez aussi une affirmation, plus rare et plus subtile, de la façon dont ce sentiment passe parfois par des formes qui pourraient au prime abord paraître écrasées par le poids du marché et des clichés. Qu’il s’agisse d’un effet standardisé comme l’Auto-Tune chez Future, de la chanteuse disco Gwen Guthrie qui réclame que son futur partenaire soit capable de l’entretenir, du dégoût du corps chez les Sex Pistols, ou de l’agressivité virile d’une bonne partie du grime, nos auteurs sont sensibles à la puissance affective de la musique autant qu’à ses ambivalences ; ils nous apprennent à les apprécier et à composer avec elles.

Tous se méfient des discours prémâchés qui font de la musique quelque chose de fluide, la séparant de tout rapport à des situations ou des rapports sociaux précis, qu’il s’agisse d’être une femme dans les années 1970, un(e) trans de la diaspora ou un rappeur noir dans les années 2010. Mais tous tiennent également à distance ceux qui voudraient la réduire une fois pour toute à une tradition, à des critères d’authenticité (géographique, ethnique) figés, à une image idéale de la contre-culture, ou encore à une conception stéréotypée du masculin, du féminin, et de leurs rapports. On découvrira ainsi dans ce numéro une réflexion féministe (Ellen Willis), plusieurs déconstructions des signes du masculin (Simon Reynolds, Rob Gallagher), une analyse de la surdétermination des rapports hommes/femmes par les injonctions à la concurrence (Mark Fisher). On lira enfin un plaidoyer pour le queer, qui ne s’en montre pas moins attentif à la façon dont l’identité peut servir d’argument promotionnel pour des artistes exclus par la « club culture » dominante, même s’ils peuvent être bien lotis par ailleurs (Victor Dermenghem).

Si nous disons ici que ces auteurs se méfient de deux écueils opposés, cette méfiance n’est pas pour eux un soupçon généralisé, elle est tout l’inverse : une capacité à reconnaître et à aimer ce qui, dans la musique, tient à la fois de l’ancrage dans une histoire et des situations, et de la dynamique vers l’ailleurs. Quand on lui ouvre la grande porte, la musique s’échappe par la fenêtre : nous vous invitons à la suivre.

Audimat n°10

05 janvier, 2019

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Etienne Menu
"Music sounds better with who ?"

Qu'est-ce que la house filtrée française a-t-elle eu de plus que ses modèles ? Qu'y a-t-il eu de si spécial, dans sa façon de parler aux auditeurs et danseurs, que ni la disco ni la house américaine n'avaient su obtenir ? Notre co-rédacteur en chef Étienne Menu a essayé dans le texte qui suit de répondre à ces questions en se replongeant dans ses souvenirs de lycéen fan des Daft Punk. Il y est question du filtre pensé comme outil à fabriquer des mirages, de la house parisienne entendue comme version condensée de la forme pop, et de l'inévitable pétrification de l'élan « French touch », en l'occurrence ici associée au raz-de-marée Stardust à l'été 1998. C'est l'occasion pour l'auteur de voir en l'auditeur house un « activateur » de la création, et de revenir sur cette période unique,qui a bouleversé à la fois la musique française et la dance music mondiale.

Julien Bécourt
«Après le psychédélisme : dépasser l'entendement»

Du psychédélisme en musique, on ne retient que trop souvent l'attirail « babos » et le vocabulaire sonore des groupes californiens de la fin des années 1960. Réifiée au fil des décennies et catégorisée comme un genre parmi d'autres, l'approche psychédélique n’a pourtant, par définition, jamais prêté allégeance à une esthétique donnée. Elle est avant toute chose, nous dit le critique Julien Bécourt, une manière radicale d'éprouver le réel et l'irréel : le son y prend la fonction d'un psychotrope, l'expérience d'écoute, sous drogues ou non, doit faire tomber l'auditeur à la renverse, le faire basculer dans un monde dont il va tâcher de déchiffrer les secrets. Loin de la béatitude des paradis sixties, la psychédélie musicale s'est depuis la fin des années 1970 le plus souvent immergée dans les marais acides du monde post-industriel. Des Californiens déglingués de Chrome et des Butthole Surfers aux occultistes londoniens de Nurse With Wound et Coil, Bécourt nous guide à travers ce labyrinthe d'hallucinations auditives. Puis il nous montre comment d'autres artistes, issus de scènes parfois fort éloignées du rock, même le plus underground, ont travaillé depuis les années 1960 sur le potentiel psychoactif du son en lui-même, et sur ses horizons métaphysiques.

Tim Lawrence
« Gros business, déterminisme immobilier et dance culture à New-York, 1980-1988 »

C'est la troisième fois qu’Audimat publie une traduction d'un texte de Tim Lawrence. Si cet universitaire et journaliste anglais nous intéresse tant, c'est sans doute parce qu'il mêle comme nul autre la rigueur académique à la passion de l'activiste et du danseur. Auteur d'une somme sur la disco — Love Saves The Day, 2004 —, d'une biographie d'Arthur Russell — Hold On To Your Dreams, 2009 — et d'une histoire du clubbing new-yorkais au début des années 1980 — Life and Death On The New York Dance Floor, 2016 —, Lawrence nous livre dans le présent article une analyse du paysage des discothèques de Manhattan, au prisme de la spéculation immobilière et de la gentrification au milieu des eighties. S'appuyant sur des sources variées — entretiens avec des témoins, études d'autres chercheurs, articles de presse —, il retrace l'histoire des lieux et des acteurs qui ont composé cette scène au fil des années, en particulier dans la pointe sud de l'île, que l'on appelle Downtown. Entre récupération de la dance music par les majors, épidémie du VIH, artistes en quête de lofts et yuppies en goguette, c'est tout un monde de liberté et d'invention qui va en quelques années se retrouver précipité dans le gouffre néolibéral.

Sean Nye
« Théories minimales : l'esthétique berlinoise et l'héritage de la techno allemande »

On a souvent parlé de la techno minimale allemande comme d'une musique dont l'austérité et l'abstraction de façade ne révélait ses secrets qu'aux adeptes des marathons de clubbing berlinois sous kétamine. Si elle est loin d'être inexacte, cette description ne doit pas non plus faire oublier que le minimalisme électronique d'outre-Rhin n'est pas né au Berghain. Dans cet essai, le chercheur américain Sean Nye fait remonter le fil de son histoire jusqu'aux années 1970 puis identifie au milieu des années 1990 le tournant « minimal » pris par une culture techno allemande jusqu'alors dominée par des courants plus populistes. Nye puise dans les années qu'il a passées à Berlin pour évoquer l'existence, au-delà d'une simple esthétique sonore, d'un véritable lifestyle vendu à l'international. Mais il souligne en même temps qu'en dépit de la portée globale et cosmopolite de cette « bulle » de la minimale, certains de ses pionniers et créateurs les plus inspirés, en l'espèce Wolfgang Voigt et Uwe Schmidt, ont chacun à leur façon ancré leur production sur un terrain profondément allemand. 

Alexandre Galand
« Écouter dans les ruines du capitalisme : enregistrements de terrain et formes de vie »

Après l'ASMR et les disques de poésie dans notre précédent numéro, Audimat s'intéresse à nouveau à une question relevant davantage du son que de la musique : celle de l'enregistrement de terrain, et en l'occurrence celle de l'enregistrement dit « audio-naturaliste ». Le Belge Alexandre Galand, auteur en 2012 d'un formidable livre sur le sujet (éd. Le Mot et le Reste) et défenseur de la sphère « terrienne » plutôt qu'humaine, aborde ici le field recording comme écoute et usage du monde à l'heure où celui-ci se présente comme « Capitalocène ». Selon Galand, le microphone du documentariste doit se faire capteur des fantômes qui hantent les ruines du capitalisme. Pour nous déconditionner, nous devons prêter attention aux sons de la faune et de la flore, mais également aux sons industriels ou mécaniques qui résonnent à la surface de notre planète. Écouter ces bruits, c'est les mettre en commun, les localiser, les faire exister plus fort que les fréquences assourdissantes de l'apathie. S'appuyant aussi bien sur l'étude des signatures acoustiques de certains animaux que sur un disque d'enregistrements de terrain réalisés dans le région de Tchernobyl, Galand nous montre comment l'écoute de ces documents audio peut recréer un lien entre terriens, qu'ils soient femmes, hommes, enfants, insectes ou oiseaux.

Audimat n°9

14 octobre, 2018

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Les playlists «Humeurs» de Spotify nous laissent perplexes. Chaque fois qu’on lance l’application suédoise surgit ce sentiment que l’intitulé «Travaillez en musique» se décline en fait en «Circulez, il n’y a plus rien à écouter». L’autre jour, à l’IRCAM, Martin Kaltenecker lisait des textes sur la radio en 1968, la façon dont les ondes perturbées et les voix altérées à l’antenne donnaient réalité à l’événement. En 2018, est-ce qu’on entend des interférences sur Spotify ? Non. Pas même un gros malin pour glisser une allusion, faire remonter Alkpote, «Survet noir», les Doobie Brothers, «Long Train Running», ou Gala, «Freed From Desire», tube qui n’avait, jusqu’aux récentes manifs étudi- antes, sans doute jamais résonné dans la rue, lui qui jadis rinçait plus volontiers les écouteurs de Discman, les woofers de boîtes de nuit et les baffles de minichaînes descendues le temps d’une fête dans un sous- sol. Mais bref, sur Spotify, nada, rien de tout ça: le pilote automatique. 

Vous ne vous êtes peut-être jamais demandé d’où venait l’idée de pilote automatique, mais si par hasard c’est le cas, sachez que le concept a pris forme chez Norbert Wiener, père fondateur de la cybernétique, littéralement la science du pilotage, grand promoteur du concept de la rétro-action, c’est-à-dire du feedback, et auteur d’une poignée de livres qui continuent de peser sur notre époque, en particulier La Cybernétique: information et régulation dans le vivant et dans la machine et Cybernétique et société – L’usage humain des êtres humains. Le paradoxe des thèses de Wiener, c’est que tout en établissant les fondements d’une théorie qui permettait de traiter indifféremment humains, animaux et machines, il mettait en garde contre le risque de vouloir administrer les êtres humains comme des machines, et de voir la délibération politique remplacée par cette ambition gestionnaire – toute ressemblance avec des faits réels, etc.

La cybernétique est un projet paradoxal, et ce numéro, par un de ces heureux hasards qui font qu’on aura du mal à remplacer la composition d’Audimat par un algorithme prédictif, aborde souvent cette ambivalence. Il y est question avec Pierre Arnoux de boucles de rétro-action, celles de la distorsion condamnée à toujours déborder de son programme; de cyborgs, ceux de Blade Runner et de Ghost In The Shell, êtres ambigus revenus comme des fantômes hanter les productions du label Dream Catalogue dont nous parle Philippe Llewellyn; d’une façon de transformer YouTube et de se transformer soi-même en machines à sensations, avec les vidéos ASMR étudiées par Rob Gallagher, qui reconduisent à propos de l’écoute toute l’ambiguïté de la cybernétique, entre thérapie personnelle et bond vers des sensations hybrides et étranges.

Il fallait des contrepoints pour briser cette inquiétante cohérence. Ce sera donc la brocante des poèmes en musique récoltés par Fanny Quément, qui nous dit ce que l’oreille peut aller y chercher, à la frontière de la poésie parlée et d’un art de «l’arrangement» qui porte ici bien mal son nom. Et nous verrons aussi Neil Kulkarni revenir sur l’année 1976 dans l’histoire du reggae : bien loin des fictions afro-futuristes de Lee Scratch Perry (cf. la figure du rasta alien ou visionnaire analysée par Kodwo Eshun dans Audimat n°6), il se penchera sur une série de disques qui touchèrent au réel des luttes des partis politiques jamaïcains de la période, quand ces derniers pliaient les prophéties de Marcus Garvey à leurs intérêts immédiats, dans une logique qu’on qualifierait aujourd’hui de nationale-populiste, et que les artistes témoignaient de ce tumulte par des chansons dignes, fiévreuses et subtiles. Vous lisez Audimat, et nous vous en remercions. Il n’est sans doute pas trop tard pour oublier nos humeurs et pour entendre ce que l’on ne nous dit pas d’écouter.

 

Audimat n°6

19 juillet, 2017

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Je suis fier de ce nouveau numéro, qui sans préméditation - comme souvent avec Audimat - a pris une dimension très historique et politique. Du coup, le prochain numéro sera sans doute rempli de machins à la mode...

A commander ici.

Edito

Les anthologies et les documentaires consacrés au passé de nos musiques s’accumulent. Récemment, sur Arte, Bienvenue au club, 25 ans de musique électronique de Dimitri Pailhe s’intéressait à l’histoire de la house et de la techno en France et dans le monde, tandis que la série Soundbreaking, produite par George Martin – tant qu’à faire ! –, plongeait dans « la grande aventure de la musique enregistrée ». Le principal point commun aux deux projets, c’est de couvrir de très longues périodes historiques en très peu de temps et de générer immanquablement une profonde frustration pour qui s’intéresse à ce qui, dans ces musiques, ne se réduit pas au progrès technologique, à l’extension du marché, à ceux qui en sont devenus les héros et à leurs anecdotes.

En effet, dans ces récits, tout peut faire rupture – et les films ne se privent pas d’exagérations – mais rien ne pose problème : chaque situation technique, esthétique et politique apparaît comme un jalon à sens unique vers un présent sans nuances, présenté comme une fin provisoire de l’histoire, qu’il s’agit moins de comprendre que d’accepter puisqu’au fond, « ça bouge ! », ce qui pour nos réalisateurs enthousiastes mais finalement indifférents, semble toujours une bonne nouvelle culturelle – et au passage une excellente occasion de demander à un artiste plus ou moins légendaire de nous raconter encore une fois la même histoire. Mais plus ce type de légendes figées s’écrit et plus l’histoire nous fait défaut.

Qu’est-ce qui nous manque alors ? Que voudrions-nous voir à la place, que pourrions-nous proposer ? Sans aucun doute des choses comme de l’altérité, de la pluralité, du conflit, du souterrain, du contre-intuitif, voire de la quasi-fiction. Les articles ce numéro 7 d’Audimat font chacun place à l’une de ces perspectives. Altérité : l’article de Diane Lisarelli sur la réappropriation de la pratique du concert – entrées en force, blocages, interruptions – par le Movimento italien des années 1970 fait mesurer tout l’écart qui nous sépare d’une époque où la musique pop était au cœur de la vie quotidienne et militante, celle d’une population laborieuse ou déserteuse. Pluralité : Tim Lawrence propose une intervention historique mais paradoxalement « à chaud » pour montrer comment les queers hispano-américains ont été gommés des comptes-rendus médiatiques de la fusillade qui a touché le club Pulse d’Orlando en 2016. Son article montre que le même type d’effacement touche l’ensemble de la mémoire des musiques récentes et invite à des récits qui saisissent dans le même mouvement les représentations tronquées, les collectifs et la singularité des vies. Conflit : aujourd’hui, le pluriel accueillant de « musiques expérimentales » neutralise ce qui après-guerre relevait de l’affrontement décisif entre deux esthétiques, celles de John Cage et Pierre Schaeffer, que nous relate Matthieu Saladin. Celui-ci montre notamment qu’une nouvelle technologie – ici l’enregistrement sur bande – n’exige pas seulement d’être rejetée ou adoptée : plusieurs utilisations en sont possibles, selon ce qu’on ose espérer de la musique. Souterrain, avec Marcus Mixx, personnage injustement oublié dans la légende dorée de la house chicagoane dont Boris Bergmann explore à la lampe frontale le destin d’ombre, comme autant de galeries humides et sans issue. Contre-intuitif : Sylvain Quément retrace l’histoire d’un label de disques pour enfants, Chevance, qui dans les années 1970 et 1980 a fait le pari que le « jeune public » était aussi apte que les adultes – voire davantage – à entendre des chansons non-standardisées, souvent réalisées par des musiciens venus d’avant-gardes informelles. Quasi-fictif, quand Arnaud Maguet parle de deux obscurs albums français post-68, signés chacun d’un écrivain, pour nous faire gravir les branches pas toujours solides mais constamment jouissives d’un arbre à fantasmes historico-esthétiques.

L’histoire de la musique récente se construit aussi, comme toutes les autres, sur de la négativité. Le travail de l’écrivain et professeur britannique Mark Fisher et sa mort en janvier dernier manifestent doublement cette négativité. Il nous avait fait l’honneur d’écrire dans le numéro 2 d’Audimat un texte très marquant, consacré au spleen de l’argent chez Drake. Son blog k-punk, dans lequel il parlait autant de musique que de la société britannique post-New Labour, a constitué l’une des inspirations principales de notre revue. Fisher a montré que la musique portait souvent, de façon évidente ou non, les affects et les contradictions de son époque. En souvenir de ses écrits, demandons-lui de quoi écrire nos propres légendes.

Sommaire

Diane Lisarelli
« Italie ’ 70 : musique légère, années de plomb »

L’actualité éditoriale consacrée à l’autonomie italienne est riche, avec la publication des ouvrages de Nanni Balestrini, Alessandro Stella, ou plus récemment encore de la somme La Horde D’Or (Balestrini/Moroni). Diane Lisarelli, journaliste et auteure indépendante basée à Nice, qui a notamment signé Éternels retours, un texte consacré à Lucio Battisti pour la NRF, s’est intéressée à la place des concerts dans cette période politique agitée : le goût et le dégoût pour les groupes étrangers, le cynisme des festivals commerciaux et les ambivalences des événements alternatifs, l’affirmation de la pop comme art populaire en même temps que sa critique comme industrie et comme opium, les actions pour empêcher que soit donné un prix à la culture, l’expression musicale des tensions existentielles, la continuité de fait entre musique et luttes sociales… À rebours des évocations romantiques de la musica leggera et de la « contre-culture », elle nous propose un parcours des scansions et des matières d’une révolte. Abordés au ras des événements d’alors, ces thèmes correspondent d’abord à des manières d’agir sur le moment, parfois avec brutalité, obligeant chacun à choisir son camp.

Boris Bergmann
« À l’ombre de Marcus Mixx »

La house américaine a déjà ses morts : d’abord les primitifs Larry Levan et Ron Hardy, puis plus récemment les non moins regrettés Romanthony, Aaron Carl, Frankie Knuckles et cette année Colonel Abrams. Elle possède aussi ses ressuscités, parmi lesquels ce garçon freaky dont les archéologues du son de Chicago exhument l’oeuvre depuis quelques années : Marcus Mixx. Plus qu’un simple « oublié de la grande histoire », Mixx en est plutôt un naufragé volontaire, un agent du chaos qui n’a jamais accepté de fabriquer autre chose que de la house indécente, sans polissage. Refusant très tôt de profiter de la hype dont bénéficiait à ses débuts la scène locale, il s’est retrouvé tricard dans sa ville avant d’être redécouvert dix ans plus tard. Boris Bergmann est un romancier à la culture musicale vaste, curieuse et précise, surtout si on la compare à celle de la plupart de ses confrères français. Dans ce texte mêlant l’éloge à l’enquête, il distingue en Marcus Mixx un avatar du malin génie de Descartes, qui prône le doute absolu et suggère ainsi l’inexistence du monde.
Par sa musique obscène au sens littéral — « hors de la scène » — et sa non-carrière en deux volets, le producteur, jamais vraiment revenu des limbes, ne semble en effet pas servir un pouvoir autre que diabolique, ni se nourrir d’une énergie autre que destructrice.

Arnaud Maguet
« Les voyages de Dashiell Hedayat et Michel Bulteau »

Poète électrique, éditeur d’auteurs infréquentables et traducteur d’Aubrey Beardsley, Denton Welch, Dylan Thomas, Paul Bowles ou même Saul Williams, Michel Bulteau a aussi fait un peu de musique depuis ses débuts dans les années 1960, comme par exemple au sein du groupe Mahogany Brain, dont le premier album a été réédité voici quelques mois. Jack-Alain Léger, écrivain — notamment auteur du best-seller Monsignore en 1976 — magnétisé comme Bulteau par la contre-culture rock et pop, a quant à lui enregistré un disque devenu une haute curiosité française, Obsolète, sous le nom de Dashiell Hedayat. On sait un peu que le « rock » et la littérature entretiennent en France des rapports parfois envahissants : ils se fascinent tellement l’un l’autre qu’ils en perdent parfois leurs moyens — en 2013 Audimat avait d’ailleurs organisé à la Gaité Lyrique un débat sur ce sujet. Aussi ne pouvions-nous pas refuser un projet d’article proposant de s’intéresser sur pièces à ce « marronnier » de la culture underground française. Arnaud Maguet est un plasticien qui travaille beaucoup sur la musique, il sort d’ailleurs aussi des disques sur son label les Disques en rotin réunis. Il enseigne par ailleurs à la Villa Arson, dans le Var. En décrivant méthodiquement, mais non sans style, l’expérience d’écoute des deux opus susmentionnés et en l’épaississant de faits et de fictions, il avance sur le terrain scabreux de cette légende du rock littéraire en l’ouvrant à son imagination auditive — comme si son oreille, lassée qu’on la gave de conjectures, avait préféré inventer ce qu’elle entendait.

Sylvain Quément
« Contre-musique pour enfants : Une histoire du label Chevance »

Parlant entre autres d’Autechre, Ariel Kyrou rappelle dans les dernière pages de son Techno Rebelle l’équation suivante : « Bruit + répétition = enfance de garnements ». La musique électronique, de club ou non, s’adresse effectivement à certains instincts enfantins : dialogue direct avec le matériau, reproduction plus ou moins sécurisée d’un présent éternel, mélodies séductrices et faciles à mémoriser. Mais c’est même toute une partie du répertoire pop qu’on peut concevoir comme une entreprise de retour et rappel permanents à l’enfance, à son goût de la vignette, du fragment matraqué, de la joie intransitive ou de l’apprentissage de l’ordre par l’amusement. Peut-être un futur sujet d’article ou de livre, qui sait ? Reste en tout cas que la musique pour enfants « officielle », celle que l’on a écouté enfant et qu’on fait aujourd’hui écouter à ses enfants, a un jour existé en France sous une forme qui cherchait fondamentalement à ignorer ces idées reçues sur ce que « nos chères têtes blondes » et autres « bouts de chou » devaient aimer entendre. Le label Chevance, dont nous parle ici Sylvain Quément — membre du duo Gangpol & Mit, programmateur de la webradio pour enfants Radio Minus et auteur d’un livre à paraître dédié aux trésors cachés du genre — notamment à travers le récit que lui en fait l’un de ses principaux animateurs, Jean-Louis Méchali, visait en effet à court-circuiter ce qu’on imaginait être la bande-son propice à l’éveil de ces petits êtres. Composé d’artistes imprégnés de psychédélisme et d’improvisation, le collectif qui a mené Chevance a brillé par son exigeante fantaisie jusqu’au milieu des années 1980. Et si une certaine génération se rappelle aujourd’hui les pochettes de leurs 45 tours, elle a peut-être oublié la musique qu’ils contenaient en leurs sillons. Quément nous offre donc de remonter le temps en se demandant si ces ambitieuses contre-intuitions sonores n’ont pas fini envers et contre tout par s’installer dans les oreilles des futurs adultes mélomanes que nous allions devenir.

Tim Lawrence
« Vie et mort sur le dancefloor du Pulse »

Après l’article consacré à Arthur Russell dans notre numéro 6, nous publions à nouveau une traduction du journaliste et chercheur Tim Lawrence, spécialiste de la dance culture. Il s’intéresse cette fois à la fusillade qui a éclaté en juin 2016 au Pulse, un club « LGBTQ latinx » d’Orlando, en Floride, faisant 49 morts. Dans ce texte long et dense en références, publié trois mois après les événements, Lawrence se fait historien du temps présent. Il en analyse la couverture médiatique et revient sur l’héritage hispanique souvent négligé dans les histoires de la dance music, qui donne une consistance à la culture partagée par le public du Pulse. Au moment où la thématique des croisements entre les formes de domination fait débat en France, sans y faire explicitement référence, cet article montre très concrètement l’intérêt de regarder la façon dont les médias construisent des figures identitaires partielles et partiales, qui servent de repères pour désigner des victimes et des coupables, avec des conséquences directes sur la compréhension de la violence, donc sur les discours et les politiques sécuritaires. Il nous rappelle aussi l’éternelle précarité d’un certain idéal de la « club culture », qui voudrait que la discothèque reste un refuge vis-à-vis de la culture dominante, où la musique aiderait à vivre pleinement et sans danger les désirs, les joies et les peines.

Matthieu Saladin
« Les musiques expérimentales : une polémique en devenir »

La notion de « musiques expérimentales » a régulièrement servi à revendiquer une position de marge vis-à-vis des musiques populaires aussi bien que des canons de la musique savante. Elle revient aujourd’hui de plus en plus souvent, quitte à apparaître sans cesse plus centrale, et donc plus floue. Les choses se compliquent quand des musiciens autodidactes, qui apprécient de composer par tests et erreurs, ou qui s’intéressent à des attitudes d’écoute originales, jouent le jeu de la légitimité en utilisant ce que le mot porte de référence lointaine aux avant-gardes sonores, et à des figures comme John Cage et Pierre Schaeffer. Matthieu Saladin, artiste, musicien, auteur et maître
de conférence à Paris 8, a notamment écrit le récent L’expérience de l’expérimentation(Les presses du réel). Nous lui avons demandé une mise au point sur ces mots et ces idées, et il a choisi de l’aborder par une polémique en partie indirecte entre Cage et Schaeffer. Dans cette polémique, la référence à une approche scientifique contrôlée s’oppose clairement à un jeu avec l’indétermination, mais cela n’empêche pas des airs de famille entre leurs deux esthétiques. S’il n’y a pas d’origine et de définition ferme de « musiques expérimentales », cette idée correspond néanmoins historiquement à des procédés et à des parti-pris, qu’il vaut mieux connaître si l’on prétend faire ou entendre de la musique en expérimentation.

 

Musique numérique - Pour quoi faire ? (Audimat n°1)

30 juin, 2017

A la conférence IASPM, lors du panel Music and the anthropocene organisé par François Ribac, Paul Harkins a fait mention d'un argument qui me tient à coeur sur l'idée de "musique numérique" : si la musique est un processus avant de correspondre à un objet, alors la musique n'est jamais vraiment numérique. D'abord au sens où sa condition technologique ne saurait vraiment déterminer la façon dont elle est produite, et dont elle est appropriée. Et ensuite parce que cette condition technologique reste plurielle, puisque la musique passe par divers états avant d'être échangée sous forme de "bits", que le numérique ne dit rien des multiples formes médiatiques qui l'accueillent, et enfin parce qu'elle finit par se manifester à travers le processus de transduction dans les haut-parleurs ou dans le casque, qui reste de l'ordre de "l'analogique".

J'avais développé une ligne de réflexion similaire dans un article pour Audimat : "Musique numérique : pour quoi faire ?". J'y avançais aussi quelques idées sur la théorie du goût comme "adéquation" qui ne détonent pas avec le modèle des playlists d'humeur qui dominent aujourd'hui. Par contre, la conclusion sur la responsabilité individuelle de l'auditeur a quelque chose de très moraliste que je n'écrirais sans doute pas aujourd'hui.

"Musique numérique : pour quoi faire ?", à lire ici.

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